Le parcours discographique de Jean-Louis Murat ? Celui d’un trouvère. Des allées et venues de chanteur itinérant, pas franchement fixé – ni sur son art ni sur son sort. Car la vocation du trouvère n’est pas de trouver – un point d’attache, un toit à soi – mais bien de chercher sans fin, de quêter une étoile inaccessible, de battre infatigablement le pays, jusqu’à s’égarer parfois.
Dans l’arbre généalogique de la chanson française, Murat appartient à une sorte de rameau brisé, ou à une souche séparée dont les rejtes disparates pourraient s’appeler Bashung, Annegarn, Manset, Burger ou Vanot. Autant de cousins lointains, trop occupés à se dégager des voies personnelles pour s’enclore dans un lieu commun et qui forment comme une diaspora musicale au sein même de l’Hexagone. S’il est une exception française dans le domaine de la chanson populaire, c’est sans doute à cette cohorte d’exilés de l’intérieur qu’on la doit. Et à cet inconfort particulier que tous ont pu éprouver, dans un pays où les ressources poétiques sont intactes mais où le sous-sol musical s’est irrévocablement appauvri : un pays même pas fichu de sauver son blues à lui, de maintenir ses traditions autrement que dans la gangue sèche et puante du folklore.
Nomades forcés, ces chercheurs d’or sonore, de souffle et d’espace ont, un jour ou l’autre, fatalament lorgné du côté de l’Amérique. Une Amérique non littérale, recomposée, dont ils se sont abstenus de singer les codes. Une Amérique intérieure, même, ralliée en creusant des tunnels imaginaires, dont ils ont voulu atteindre les grandes prairies par des trajets clandestins et les hautes plaines par des défilés tordus.
La conquête de son Far West personnel, Murat l’a engagé progressivement. Souvent de manière ambiguë et désordonnée. Pendant longtemps il n’a paru accorder à la musique qu’un simple rôle de support, décor plus ou moins chiadé devant lequel sa voix, ses textes occupaient sans partage les premiers rôles. Puis à partir de Vénus, il se libère des angoisses de la lourde production pour dénuder sans ménagement sa musique hier frigide. Au fur et à mesure des albums suivants, cette musique, enfin extirpée de l’arrière-plan, deviendra chez Murat un terreau porteur et cultivable : un enjeu territorial, aiguisant ses appétits de pionnier, son désir de trouver un paradis qui lui ressemble.
1981 Suicidez-vous le peuple est mort
Sort juste avant l’élection présidentielle. Les radios commencent à passer le titre qui devient notamment disque de la semaine à Europe 1. Tentaive de suicide d’une jeune fille. Le père débarque à Europe 1 avec un fusil et impose le retrait de la chanson. Coup d’arrêt, image empoisonnée, qui marquera Murat à vie.
1989 Cheyenne Autumn
Bruno Bayon de Libé multiplie les papiers. Tout le monde suit le mouvement. Disque d’or. La critique pointue ne lâchera plus Murat, égérie d’une nouvelle chanson française rock et intellectuelle.
1991 Le manteau de pluie
L’album qui aurait dû l’imposer comme alternative parfaitement « bankable » à tous les faiseurs qui fourguaient et fourguent toujours des litres de melasse aigrelette aux grands réseaux hertziens.
1993 Vénus
Un moment intitulé « Salman », cet album devait décrire la vie quotidienne de l’écrivain Rushdie. Au final, il n’en reste qu’une ligne « De Salman as-tu des nouvelles ? » et une œuvre sans concession enregistrée en huit jours.
1996 Dolorès
Au meilleur de son écriture fille de joie et sœur de chagrin, Murat signe un album ciselé qui grogne de plaisir et de douleur, sanguinaire et mielleux comme une saison des amours.
1998 Murat en plein air
Réédition de 3 chansons live saisies dans le recueillement d’une chapelle en Auvergne pour échapper au désoeuvrement de l’été.
1999 Mustango
Outre-atlantique Murat ose ce que peu en France frôlent : l’audace de l’écriture, l’originalité musicale. Disque enrichi et aéré à la fois, où les mots, moins en vedette et moins lourds de sens, se consacrent davantage à une sorte de phrasé ornemental, traits de couleur accordés à la pâte musicale. Galop d’un mustang indomptable que plus rien n’arrêtera.
2001 Madame Deshoulières
Murat séduit Isabelle Huppert et met en clavecin, luth et viole de gambe les œuvres d’une poétesse du XVIIème siècle, libre-penseur qui égratigna l’absolutisme royal tout en faisant primer plaisirs de l’esprit sur ceux de la chair. Virage à 180° et exercice de style époustouflant.
2002 Le moujik et sa femme
Œuvre brute où Murat compte retrouver l’essence du rock, l’urgence. Une répétition, une prise, en épure cinglante trio guitare-basse-batterie et avec des textes en dents de scie dépriorisés au profit de l’énergie.
2003 Lilith
Conservation de la formule trio pour une œuvre sobre et lyrique, entre folk-rock courtois et ballades rauques. Faux double CD et vrai triple vinyl à l’image des monuments du rock tel que Woodstock, Yes, George Harrisson. Les mots s’accocient à la qualité du fond et plus touche au mou du chat.
2004 Parfum d’acacia au jardin
Permier DVD de Murat, il s’agit de la prise live d’une session studio en duo avec Camille. Sobre et concentré, un pur chef d’œuvre qui reflète l’intensité des tournées.
2004 A bird on a poire
Parenthèse dans sa discographie, pour la première fois, Murat laisse les commandes musicales à son ami bassiste. Une nature forcément différente, un clin d’œil yé-yé, et des superbes textes à deux voix avec l’envoutante et sublissime Jenifer Charles.
2005 Mockba
Frénésie unique. Trois albums sortent coup sur coup en 2005, dont une reprise de textes de Pierre Jean de Béranger, chansonnier du XIXème siècle, un poème de mille vers adapté sous trois formes différentes (dvd, livre et CD) et enfin l’album studio Moscou, inspiré d’une nouvelle de Pouchkine présentant une exigence de l’écriture et un mélange de sobriété et d’orfévrerie encore jamais atteint. Apparitions de Camille et Carla Bruni.







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